Tu fais quoi dans la vie ?
(Et pourquoi c’est toujours par là qu’on commence)
Tu rencontres quelqu’un pour la première fois. Un ami d’ami, un voisin, ton futur ex-rencard. Et inévitablement, la fameuse question tombe :
“Et toi, tu fais quoi dans la vie ?” sous-entendu : quel est ton métier, ton job, ton étiquette sociale ?
On aurait pu te demander :
- Qu’est-ce qui t’enthousiasme le matin ?
- Comment tu te sens dans la vie ?
- Qu’est-ce qui te rend unique ?
Mais non. C’est une fois de plus ton travail qui sert de carte d’identité sociale.
Alors, pourquoi ? Pourquoi se définit-on presque toujours par notre travail ? Pourquoi le travail donne un sens à notre vie ? Avons-nous vraiment choisi ce mode de présentation, ou l’avons-nous hérité, intégré, digéré, sans trop s’en rendre compte ? Et si c’était un peu tout ça à la fois !
Avant de pointer du doigt la fameuse “valeur travail”, il faut faire un petit tour d’horizon des autres raisons — parfois plus insidieuses — qui nous poussent à coller notre identité à notre activité professionnelle.
Pourquoi notre identité passe (presque) toujours par le travail
1. Le besoin de reconnaissance sociale
Le psychologue Christophe Dejours le dit bien :
“Le travail n’est pas seulement une source de revenu : il est ce par quoi l’individu se construit psychiquement et se rend utile socialement.”
Traduction : à travers ton job, tu cherches peut-être à être reconnu. Nous voulons être vu comme des personnes compétentes, utiles, valables. Et comme le travail est souvent un lieu de performance, c’est un terrain parfait pour obtenir cette reconnaissance.

2. Une norme culturelle : “travailler, c’est exister”
Depuis tout petit, tu entends des phrases comme :
- Il faut bosser dur dans la vie.
- Tu ne seras rien sans un métier.
- Tu dois réussir ta vie (à comprendre : ta carrière).
Le message est clair : sans travail, tu n’existes pas. Ou du moins, pas de manière valorisée. L’identité professionnelle devient l’identité principale.
3. Le rythme du quotidien structuré par le travail
Cinq jours par semaine, huit heures par jour… Le travail est une sorte de métronome social. Il détermine ton agenda, ton réveil, tes pauses, tes vacances. Il devient le cadre dans lequel tu te racontes. Pas étonnant qu’il occupe tant de place dans ton discours sur toi-même.
4. Une économie du faire (plutôt que de l’être)
Dans une société obsédée par la productivité, l’action, l’efficacité, ce que tu fais vaut plus que ce que tu es. Difficile de dire “je suis rêveur·se, empathique et amoureux·se de poésie” quand tout le monde attend “je suis chef·fe de projet / développeur·se / naturopathe”.
Tu l’auras compris : le faire est plus facilement monnayable que l’être.
5. L’absence de modèles alternatifs
On manque cruellement de figures publiques qui revendiquent une identité fondée sur l’être, l’imaginaire, le vécu personnel. Résultat : par défaut, on retourne à ce que l’on connaît : le boulot.
La valeur travail : une vieille copine bien installée
Maintenant que le décor est planté, on peut s’attarder sur la fameuse valeur travail. Celle qui traverse les siècles et colonise nos cerveaux.
1. C’est quoi exactement, la “valeur travail” ?
C’est l’idée que le travail est central dans la vie humaine : il n’est pas seulement une nécessité économique, mais aussi une source de dignité, de mérite, et même de bonheur.
2. Des racines religieuses à l’éthique capitaliste
Petit retour historique express.
C’est Max Weber, sociologue, qui a mis en lumière un lien clé entre protestantisme et capitalisme.
Le travail, chez les protestants, est vu comme un moyen de se rapprocher de Dieu : labeur, rigueur, discipline = salut.
Cette éthique a glissé lentement vers une vision capitaliste :
travailler dur = réussir = être une “bonne” personne.
Et boum : voilà une société où le travail devient le critère moral par excellence.

3. Le XXe siècle : production, performance, prestige
Avec la révolution industrielle, puis les Trente Glorieuses, le travail devient le vecteur principal d’ascension sociale. Avoir un bon métier, c’est avoir une place dans le monde, un statut, un costume taillé sur mesure.
Et plus tu “réussis”, plus tu es perçu comme quelqu’un de “valable”.
Dominique Méda résume bien :
“Le travail a longtemps été perçu comme une voie de réalisation de soi, de participation à la société, et de construction de son identité.”
Le travail ne fait plus rêver : crise de sens et nouvelles aspirations
Depuis quelques années, l’image que nous attribuons au travail a changée. L’idée que “le travail, c’est la vie” commence à être remise en cause.
Les burn-out, les reconversions, la montée en flèche des travailleurs·ses freelances ou le break en van aménagé sont maintenant monnaie courante. Et pour cause ! Le doute s’est installé.
1. Le désenchantement : quand le travail perd son sens
Tu l’as peut-être vécu toi aussi : tu fais “tout bien”, tu suis le plan (études → job → CDI), et pourtant… quelque chose cloche.
Tu t’ennuies. Tu ne comprends plus à quoi ça sert. Tu fais ton taf, mais ton cerveau crie « pourquoi ? ».
C’est ce que le sociologue David Graeber a appelé les bullshit jobs : des métiers qui paraissent inutiles même à ceux qui les font.
“On passe notre vie à bosser dans des rôles absurdes qu’on ne peut même pas expliquer à nos parents.”
Bref, le doute s’installe : suis-je mon job… ou une coquille vide bien habillée ?


2. Les jeunes générations : en quête de sens et de liberté
La génération Z (et même une bonne partie des trentenaires et quadras) remet en question le deal : “travailler beaucoup = être quelqu’un”.
Aujourd’hui, beaucoup veulent être alignés, avoir un impact, kiffer un minimum ce qu’ils font, voire… travailler moins pour vivre plus.
Résultat :
- Refonte de carrière à 30 ans
- Refus du salariat
- Glissement vers des modèles hybrides (indé, nomade, associatif…)
Et un rejet progressif de l’idée que la réussite se mesure au poste ou au salaire.
3. Télétravail, IA, précarité : le modèle s’effrite
Le covid a rebattu les cartes. On a bossé chez nous, en jogging, parfois avec plus de temps pour soi. L’IA chamboule tout, les CDI fondent comme neige au soleil, et de plus en plus de gens veulent autre chose que la cage dorée du bureau open-space.
En clair : si on ne veut plus se définir par notre taf… par quoi commencer ?

Reprendre le pouvoir : comment (re)définir qui tu es
Le grand défi, c’est de te réapproprier ton identité. Et là, la clé, c’est de passer de :
“Qu’est-ce que je fais ?” à “Qui suis-je vraiment ?”
1. Passer du faire à l’être
Et si tu n’étais pas ton CV ? Et si tu étais :
- Ce que tu ressens profondément
- Ce qui t’émerveille
- Ce que tu veux transmettre
- Les gens que tu impactes
- Tes passions, tes valeurs, ton regard sur le monde
Réfléchir à ton identité autrement, c’est sortir de l’autoroute toute tracée pour créer ton propre chemin de traverse.
2. Explorer ton “portfolio d’identité”
On parle souvent de portfolio de compétences — mais si tu créais un portfolio de ce qui te définit ?
Un mélange de :
- Valeurs personnelles (ex : liberté, authenticité, créativité)
- Talents naturels (ex : fédérer, apaiser, imaginer, structurer)
- Expériences fondatrices
- Rêves et élans
Parce qu’au fond, ton taf, c’est juste un canal parmi d’autres pour exprimer qui tu es. Ce n’est pas toi.
🎁 L’outil introspectif : “Qui suis-je sans mon job ?”
Je te propose ici un petit exercice pratique pour te reconnecter à ton identité profonde, en dehors de ton travail. Tu peux le faire à l’écrit, dans un carnet ou dans un doc. L’idée : te voir autrement que par ta fiche de poste.
💡 Exercice “Dézoome ton identité”
Réponds aux 5 questions suivantes :
- Qu’est-ce que j’aime faire profondément, même si ce n’est pas mon métier ?
- Qu’est-ce qui me fait me sentir vivant·e ?
- Qu’est-ce que les autres viennent chercher chez moi (hors pro) ?
- Quels moments dans ma vie m’ont fait dire “là, je suis à ma place” ?
- Si je ne pouvais pas parler de mon job, comment je me présenterais ?
Fais-le sans filtre. Et lis tes réponses à voix haute à la fin. Tu verras : ça remue, et ça éclaire.


🎤 Bonus : storytelling perso
Une fois que tu as tes réponses, tu peux même créer un petit “pitch identitaire” pour te présenter autrement. Exemple :
“Je suis une personne qui adore tisser des liens, aider les gens à se révéler, et rendre les choses plus claires. J’aime les discussions profondes, les jeux de mots pourris et les randos au lever du soleil.”
Et là… magie : aucun mot sur le métier. Et pourtant, c’est peut-être la meilleure définition de toi-même.
Et si tu étais plus que ton boulot ?
Tu n’es pas qu’un job. Tu es une matière vivante, pleine de contradictions, d’élans, de doutes, d’envies. Ton travail peut t’aider à t’exprimer, oui — mais il ne doit pas t’enfermer.
Alors la prochaine fois qu’on te demande “tu fais quoi dans la vie ?”, tu peux répondre avec un petit sourire :
“J’explore. J’apprends. Je vis. Et toi ?”
Pour approfondir la réflexion …
… sur la valeur du travail, j’ai sélectionné deux ressources porteuses de sens historique : d’une part, Mariette Darrigrand nous invite à re-lire l’étymologie et l’imaginaire du travail, et d’autre part, Émile Durkheim montre comment la division du travail a contribué à forger notre cohésion sociale. Ensemble, elles ouvrent un autre regard — plus lumineux, plus structurant — sur ce que le travail a été et peut encore être.


